Humains,
tellement humains

Extrait #1

Il va être temps de me rendre à mon rendez-vous. Je gagne l'ancien grand quartier général des forces armées françaises, qui concentre aujourd'hui les Services Extérieurs de la Confédération européenne (espionnage, contre-espionnage, contre-contre-espionnage, barbouzeries diverses et autres interventions humanitaires). À son inauguration, ce bâtiment avait été présenté comme un fleuron de la modernité ; aujourd’hui, il dégage un parfum délicieusement archaïque début XXIème s. Je présente ma convocation, pardon : mon invitation, le planton bipe ma puce d'identification, je passe sous le détecteur de matières interdites. Je sonne. Zut ! Mon amplificateur sensoriel ! Quel couillon je fais ! Je le sais pourtant bien, que je n'ai pas d'autorisation pour un tel matériel… Se faire prendre avec un appareil interdit en plein QG des SEC, c'est malin… Le militaire prend l'objet, me regarde, prend ma convocation, la regarde, et sans me demander mon permis d'amplification, me laisse passer. Étonnant… Ou je suis très verni, ou je suis très pistonné. Cela ne fait que renforcer ma perplexité concernant le pourquoi de ma présence en ces lieux.

Après une longue présentation de ce qu'il attend de moi, le général Louviers s'interrompt et m'interroge :

  • Que pensez-vous de cette proposition ?
  • Diablement séduisante, je l'avoue. Pouvoir retourner là-bas, c'est tentant. Mais j'ai deux questions. La première : pourquoi les Singapouriens me veulent-ils moi ?
  • Précisez.
  • Je n'ai pas mis les pieds dans l'ex-Indonésie depuis près de quarante ans. Mes derniers voyages y remontent au tout début des Bencana Agung, les Grandes Catastrophes. Depuis, il y a eu la scission du pays et le double génocide, la violente éruption du Merapi qui a ravagé le centre de Java, la M3 qui a, comme ailleurs, englouti les côtes, j'en passe et des meilleures. Autant dire que l'Archipel contemporain n'a plus grand-chose à voir avec celui que j'ai connu. Je mettrais ma main au feu, ma tête à couper, mon pied au cul et tout ce que vous voulez que, au sein même de votre service, certains connaissent bien mieux que moi les lieux. Ou alors quelqu'un originaire de là-bas qui se serait engagé dans la Légion étrangère ? Et puis il y a mon âge...
  • Vous avez déjà fréquenté la zone à traverser et les populations qu'on vous demande de contacter, vous parlez leurs langues, certains de vos descendants vivent parmi eux. Il semble que ce critère, fort intime j'en conviens, ait convaincu nos alliés.
  • Nuance : j'ai fréquenté leurs ancêtres. Depuis, l'Émirat islamique pan-malais a détruit ces groupes ethniques. Je doute fort que l'on puisse trouver dans l'extrême-sud de Sumatra des groupes encore identifiables comme javanais, balinais, lampung ou ogan…[1].  Il semblerait que les bandes de survivants, quelle que soit leur suku[2] d'origine, aient fusionné les unes avec les autres selon des critères de proximité du lieu de vie plus que d'origine… Deux ou trois générations ont passé, déjà. Leurs langues ont dû se mêler et, aujourd'hui, sont sans doute des pidgin abâtardis ou, au mieux, des dialectes créolisés. Si tant est qu'ils n'aient pas tout simplement choisi d'utiliser entre eux l'indonésien, langue nationale qui les unissait tous, et non leurs langues particulières... Autant dire que celles et ceux que je rencontrerai sur place n'ont plus grand chose à voir avec ceux que je connaissais ; quant à mes descendants, comme vous dites, s'ils ont survécu, les adultes sont de lointains arrière voire arrière-arrière-petits-enfants que je n'ai jamais rencontrés. Au mieux, j'ai connu leurs parents ou leurs grands-parents gamins.
  • Peu importe : je me répète mais votre expérience a paru déterminante à nos alliés. Quant à votre âge, dois-je vous rappeler que, étant un prolongé, du haut de vos 110 ans vous êtes plus vigoureux qu'un normal de 30 ans ?
  •  Mouais. Moyennant des mises à jour régulières dans les sections techno-hospitalières dédiées...
  •  Et quelle est votre deuxième question, au fait ?
  •  Votre proposition est-elle une proposition ou un ordre ?
  •  Une proposition que vous êtes bien sûr entièrement libre de refuser. Cela étant dit, ne croyez pas que nous, je veux dire : l'État,  ignorons vos… comment dire ? vos petits à-côtés. Tenez, cet amplificateur sensoriel que l'homme de faction a remarqué sur vous il n'y a pas une heure et qui se trouve actuellement à sa place habituelle, implanté dans votre annulaire gauche, bien caché sous votre alliance, à deux phalanges de votre PII[3]. Être prolongé présente bien des avantages mais aussi, j'en conviens, des contraintes. Vous avez mentionné tantôt la dépendance aux mises à jour techno-médicales, mais il y a aussi l'interdiction de tout usage des amplificateurs. Vous en êtes parfaitement informé, puisque vous avez signé un papier où vous vous engagez à renoncer à ce type d'équipement. Quant à votre hobby de brasseur clandestin de cervoise… gaminerie ? Provocation ou bêtise ? Les boissons industrielles sont pourtant si saines et bon marché...

Extrait #2

Je me retrouve à construire un feu pour faire cuire notre pitance du jour : papayes vertes bouillies dans de l'eau de coco (la chair des noix, que Susila a fracassées d'une seule main, nous servira de dessert). Je le fais en rêvassant tranquillement, savourant ce moment de solitude provisoire : Susila est partie de son côté, faire je ne sais quoi. Quand elle reviendra, comme souvent désormais, elle va m'enlacer, m'allonger et nous ferons l'amour. Le démultiplicateur de sens est d'une formidable efficacité : non seulement ça dure objectivement plus longtemps, mais toutes les sensations, y compris la durée, sont décuplées. Cependant je m'astreins à ne pas abuser du démultiplicateur, non que l'interdiction d'en user m'effraie (je suis de toute façon déjà de l'autre côté de la légalité, surtout ici, loin de France ou de Singapour), mais tout simplement par précaution : au bout d'un moment le corps subit un phénomène qui tient de l'ivresse des profondeurs, il ne supporte plus la distorsion entre les phénomènes réels et les sensations qu'ils engendrent – et il craque. Un de mes copains, qui se shootait à l'oxygène pur sous démultiplicateur, a ainsi fini étouffé en arrêtant de respirer… Un usage trop répété est dangereux, également : dépendance et overdose ne sont pas rares. Et puis surtout, et cela détermine mon attitude vis-à-vis de cet appareil, il y a une bête question d'orgueil :  être dominé par un appareil ne me dit vraiment rien... Quoi qu'il en soit, le monde déploie suffisamment de sensualité pour que le démultiplicateur (tout comme l'alcool, en dépit des insinuations douteuses de Louviers et des imbécillités hygiénistes) ne soit qu'un petit plus de temps à autre. La simple sexualité entre transhumains entraîne à elle seule des jouissances bien plus fortes qu'entre normaux, surtout quand l'amour y participe (comme entre normaux, en fait…). Or, entre nous deux, il y a de l'amour, j'en suis sûr. L'envie de bâtir quelque chose ensemble, par-delà ces quelques mois de mission partagée, je le suis nettement moins...

Je m'échine à souffler avec précision et régularité sur l'amorce de feu qui démarre, quand j'entends le pas de Susila sur les feuilles mortes qui tapissent le sol. Elle s'arrête, sans doute à deux ou trois mètres derrière moi. Le feu, cette fois, a bien pris. Je me redresse, m'agenouille, me retourne et la regarde. Elle me fait signe de garder le silence, et me désigne un point droit devant elle. Je tourne la tête et bondis en arrière.

Un enfant nous regarde ! Non, un groupe d'enfants, disons d'adolescents. Je ne vois pas bien : il fait trop sombre. Je m'approche d'eux les mains tendues et ouvertes, parle doucement. Ils me laissent approcher, mais serrent les poings sur leurs armes : des lances, des haches. Bon Dieu, mais quel est ce peuple aux technologies archaïques ? Et comment ont-ils survécu aux bombardements ? Je les regarde mieux, les yeux dans les yeux les uns après les autres. Surtout ne pas apparaître agressif. Ils ont un faciès étrange, rien de malais ou de mélanésien. Une évidence se fait jour : ce ne sont pas des enfants, mais des adultes de petite taille. Mon cœur bondit, une hypothèse folle m'apparaît : ce sont des Orang Kecil, les Petits Hommes évoqués par les légendes anciennes. Je me retourne vers Susila, la prends par la main, et nous revenons vers le groupe. Sans élever la voix, en nous désignant la paume de main posée sur la poitrine, je répète son nom et le mien. Après avoir conversé entre eux, eux aussi d'une manière plutôt calme, ils se désignent à leur tour. Leur langage paraît très élaboré, mais je n'y comprends goutte. Y entrent des gloussements, des clics, des grognements, toute une gamme que nous n'utilisons que très peu et que eux semblent avoir exploité et structuré. Nous nous observons encore un bon moment, et ils se retirent.

L'auteur

Né en 1981 à Paris, Jean-Baptiste Bing a vécu en Indonésie (Lampung) puis à Madagascar (Tamatave). Il y est retourné plusieurs fois dans ces pays (et notamment sur le Merapi) pour des recherches en géographie, qu’il mène à l’Université de Genève. Il a écrit des contes et des nouvelles dont plusieurs recueils sont parus aux éd. L’Harmattan. Humains, tellement humains est son premier roman.

La présentation

Le XXIème siècle s’achève, marqué par la montée des mers, par des bouleversements géopolitiques et l’émergence de nouvelles maladies. Le narrateur, cobaye d’expériences destinées à améliorer l’être humain, part en mission en Indonésie puis à Madagascar pour le compte des services secrets, il rencontre des humanités archaïques et futuristes juxtaposées, se lance dans une grande aventure personnelle : fonder une famille, et une autre, majestueuse, participer à la conquête spatiale.

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